| ALPHAVILLE™
Association - Casablanca Maroc
Alphaville & Lieux Fictifs présentent:
"Atfal
Larmitage"
Une proposition de film de Caroline Caccavale.
Coproduction d'Alphaville & de Lieux
Fictifs.
Chronique d’un repérage
Place du Canal de Suez
Nous nous quittons à la tombée de la nuit
et nous donnons rendez-vous le lendemain matin sur la place
du « Canal de Suez ». L’association d’El
Miter Bouchentouf, dirigée par Abdallâh Zaazaa,
y organise un atelier d’expression ouvert aux enfants
du quartier.
Au programme : concours de dessin sur fond de musique avec
ampli et console pour l’occasion.
À Casablanca, les contrastes sont toujours plus
saisissants. Des éléments symboliques et antagonistes
comme une couronne de roi et une bouteille de coca aussi
gigantesque l’une que l’autre peuvent cohabiter
dans un même paysage. Et cela ne semble surprendre
personne ici.
Quand nous arrivons, la place est vide. Nous pensons être
trop en avance, quand soudain j’aperçois une
camionnette dont le toit ouvrant laisse apparaître
un monticule de tables pliantes, une sono d’un autre
âge et deux amplis.
En quelques minutes, les tables sont installées,
un câble électrique est tiré depuis
le café du Canal de Suez situé sur la place
et la sono est branchée. La scène est dressée
et attend d’éventuels participants. Abdallâh
me confie son angoisse de ne voir aucun enfant arriver.
Je m’inquiète du travail de communication effectué
sur le quartier pour informer les habitants de l’existence
de cet événement.
Il me répond sur un ton fataliste : « on
les a avertis à l’Assemblée générale,
puis après, on fait confiance au bouche-à-oreille.
On ne sait jamais combien ils seront, s’ils viendront…on
verra bien… »
Le temps d’avaler un café au bar de Suez et
me voilà face à une nuée d’enfants,
concentrés sur leurs dessins et entassés sur
les tables à tréteaux.
Abdallâh s’agite au milieu du groupe d’enfants.
Il répond à toutes les demandes en alternant
fermeté et écoute. Il est vêtu d’un
tablier aux couleurs du drapeau Palestinien. Les tables
sont recouvertes d’affiches contre la corruption placée
là en guise de nappe. Sous le podium de la sono,
une banderole est dressée: " Non au
dépotoir ".
Les enjeux de cette mise en scène me semblent multiples.
Tout y est proposé au même niveau : l’activité
ludique des enfants, les questions de politique locale et
internationale, les problèmes sociaux et urbanistiques.
Là encore les niveaux symboliques cohabitent ensemble
de façon évidente.
Je me rends compte combien il est complexe pour moi de
comprendre culturellement ce qui se joue là. Je repense
à la bouteille de coca et à la couronne du
roi installées comme un même décor sur
cette place.
Abdallâh me parle de l’état d’esprit
dans lequel les militants associatifs se trouvent aujourd’hui,
partagés entre un sentiment de contestation et de
déception. Je prends alors conscience du poids de
ces deux mots. Des mots qui s’enracinent profondément
dans l’histoire de ce peuple. Des mots qui, en s’associant,
permettent à eux seuls de décrire cette situation.
Je regarde autour de moi et je croise des regards vides,
presque hébétés. Des vieux en jellabas
sont assis sur les bancs de pierre qui encerclent la place.
Ils semblent venus là pour assister au spectacle,
mais que regardent-ils, que voient-ils ?
L’animation des enfants qui s’agitent bruyamment
avec leurs crayons de couleur, la banderole qui dénonce
le dépotoir ou sont-ils assis là pour n’attendre
rien, juste pour être là et attendre que ça
passe…
Fayçal est à l’écart comme à
son habitude. Il récupère les dessins des
enfants et les enregistre pour le concours. Il semble mal
à l’aise et observe cet événement
sans quitter sa table. Abdallâh s’approche de
moi, comme s’il percevait mes interrogations sur l’attitude
de Fayçal. Il me dit « Fayçal ne
s’investit pas assez dans l’association. Bien
sûr, il y a ses études mais les autres aussi
sont à l’école… Tu vois ce jeune
garçon près de la sono, c’est Omar,
la relève… Ce sont des gamins comme lui qui
continueront après moi le travail social sur le quartier
».
la suite...
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